Une conversation avec Susan Meiselas


L’œuvre de Susan Meiselas est tout à la fois extrêmement généreux, unique, précurseur et modeste. Généreux, dans le sens où elle tente, parfois sur des dizaines d’années, de rendre ce qu’elle leur a « pris » à ses sujets. Unique, parce qu’elle fait l’effort d’inscrire sa pratique « dans l’histoire ». De dépasser l’événement qui fait la Une, pour en éclairer les tenants et les aboutissants. Précurseur, car si depuis quelques années les ouvrages, mêlant images d’auteur, documents et photos trouvées se sont multipliés, c’est bien souvent sur le mode d’aimables fictions, de microhistoires individuelles ou de tentatives paresseuses de revisiter l’histoire. Pourtant on observe un renouveau de la tentation d’exhaustivité qui anime Susan Meiselas chez divers auteurs. Je pense à La Grieta de Carlos Spottorno, à Monsanto de Mathieu Asselin, à Ville de Calais d’Henk Wildschut, aux livres de Laia Abril ou encore à l’ensemble du travail d’Edmund Clark. Modeste enfin, car Susan Meiselas n’hésite pas, comme dans son travail sur le Kurdistan, a donner bien plus de place aux documents qui retracent un siècle de l’histoire d’un peuple qu’à ses propres images.


C’est fin janvier 2018, à l’Institut Kurde de Paris que je la rencontre pour la première fois. Elle dirige un workshop de deux jours. Une dizaine d’« étudiants » sont dans la salle. Certains travaillent à des mises en page sur ordinateurs, d’autres sélectionnent images et documents qui décriront leurs histoires personnelles au sein de celle plus vaste du peuple Kurde. Susan passe de l’un à l’autre, donnant ici un conseil de mise en page, là proposant un choix d’image. Chacun produira un petit livre qui sera inclus dans son exposition qui ouvrira quelques jours plus tard au Jeu de Paume. Elle procède à ce type d’ateliers participatifs dans chacune des villes où vit une diaspora kurde en Europe ou au Moyen-Orient qu’elle a l’occasion de visiter. Deux jours plus tard, conversation avec cette grande dame, dans le lobby de son hôtel, tout près de la place de la Madeleine alors qu’elle s’apprête à une longue semaine d’accrochage.


Rémi Coignet : je m’intéresse particulièrement actuellement à la relation de la photographie au pouvoir. Que ce soit l’usage de la photographie par le pouvoir, mais aussi les stratégies des photographes pour déjouer cet usage. Mais également au pouvoir que le photographe exerce sur son sujet.

Susan Meiselas : Oui, c’est très complexe.

RC : Oui, absolument. C’est un sujet énorme et j’ai la sensation que vous y prenez part dès votre premier livre, Carnival Strippers où vous refusez la position de pouvoir du photographe et où les témoignages des filles, des spectateurs ou des organisateurs ont autant d’importance que vos propres photos. Qu’en pensez-vous ?

SM : Oui, Il me semble que vous avez absolument raison. Je ne cherchais pas une équivalence. Les mots et les images sont différents. Mais je pensais que leurs mots pourraient venir en complément des images pour les contextualiser.

RC : Une autre dimension qui caractérise votre travail, est de rendre quelque chose à ceux à qui vous avez « pris » une photo. J’ai lu que vous montriez les planches contacts aux « carnival strippers » pour leur offrir les tirages de leur choix.

SM : Oui, en effet.

RC : Et plus tard vous avez usé d’autres stratégies d’échange que ce soit au Nicaragua ou au Kurdistan. En quoi cette notion d’échange est-elle importante pour vous ?

SM : Oui, l’échange ou le dialogue. Je pense avoir, très tôt, eu l’instinct de partager ce que je voyais. Parfois c’était très facile avec des Polaroid. Quand il n’y avait pas de films Polaroid, mais uniquement des caméras argentiques, l’idée de l’échange physique, que ce soit une planche contact ou un tirage étaient la seule chose que je pouvais offrir. Proposer une planche contact est parfois difficile car les sujets ne comprennent pas forcément le processus de sélection du photographe et donc les inviter à choisir, littéralement en inscrivant leurs initiales sur les images qu’ils aimaient était un signal. Donner une photographie dans le cas des strip-teaseuses consistait davantage au fait de leur permettre de voir leurs vies de travail dans cette image et, souvent elle l’offrait aux hommes qui partageaient leurs vies. C’est pourquoi choisir ensemble un portrait, puis leur apporter le tirage et leur donner afin qu’elles l’offrent à quelqu’un d’autre était des moments particulièrement agréables. Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations 3 où vous le trouverez dans son intégralité.

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