Une conversation avec Stéphanie Solinas


Née en 1978, Stéphanie Solinas vit et travaille à Paris. Elle a étudié à l’école Louis Lumière, et est docteur en Arts Plastiques. Son travail a été exposé à FOAM (Amsterdam), à La Maison Rouge (Paris), cet été il sera présenté au Carré d’Art à Nîmes et aux Rencontres d’Arles. On le retrouve dans des collections privées comme publiques dont le FNAC, La Bibliothèque Nationale de France, le Musée Niépce, Pier 24 Photography ou le Musée de l’Élysée. Elle est l’auteur de trois livres.

Si Stéphanie Solinas utilise la photographie, et si son travail questionne le médium, il serait réducteur de la dire photographe. Son œuvre se déploie en installations, photographies, sculptures, vidéos ou pièces sonores. L’identité et les possibilités de sa représentation sont au cœur de sa démarche. La figure d’Alphonse Bertillon (1853-1914), inventeur de l’identité judiciaire, y joue un rôle majeur. Rencontre avec une drôle de dame dans son atelier du nord de Paris d’où la vue plonge sur Montmartre et le Sacré-Cœur.


Je vais commencer par enfoncer une porte ouverte et ensuite on évoquera tes différents travaux en détail. Le thème essentiel de ton travail est l’identité et, si ce n’est l’impossibilité de sa représentation, du moins l’arbitraire de celle-ci. Pourquoi cet intérêt pour la notion d’identité ?

Pourquoi ? Je ne sais pas. Il est vrai que souvent je présente mon travail avec cette entrée-là, cette question de l’identité. Plus je l’explore, plus je me demande quelle proposition artistique ne traite pas d’identité ? Ce n’est même pas un sujet en soi. C’est intrinsèque à toute proposition artistique tout comme la mort ou la vie par exemple. Après, ce qui m’intéresse dans cette question de l’identité – qui est tout de même un terme pratique pour définir mon sujet – est qu’elle nous définit, qu’elle a trait avec ce qui nous constitue, à ce qui fait l’humain. En même temps, cette notion si importante n’est pas visible, n’est pas tangible. Elle ne relève pas de l’ordre des choses qu’on peut observer dans la réalité. C’est-à-dire que, pour accéder à l’identité, il y a un passage nécessaire, obligatoire, par la représentation. Et on sait que la représentation, par nature, est un objet séparé de son sujet. Ce qui implique qu’il y a, de manière inévitable, un écart qui existe entre un individu et son identité. Du coup, mon travail consiste à explorer ce qui se joue dans cet écart qui semble presque contre nature. Et dans cet écart-là de voir comment la représentation peut aussi agir dans la réalité, avoir une action sur le corps même de l’individu. C’est vraiment le point de départ. Ensuite, il y a d’autres questions qui apparaissent assez vite. Ce qui m’intéresse également dans cette question est le fait que l’identité est extrêmement intime puisqu’elle nous définit au plus profond, mais en même temps, elle est aussi un outil d’État à travers l’identification. C’est pour cela que toutes les techniques, tous les outils, tous les dispositifs, et l’histoire de l’identification m’intéressent beaucoup. Notamment la figure d’Alphonse Bertillon. Que l’on soit artiste, juriste, statisticien, psychologue, chacun a une définition différente de l’identité. Et Alphonse Bertillon, pour moi, est incontournable parce qu’il a non seulement formalisé une définition de l’identité, mais en plus il l’a imposé à tous. En effet, nos papiers d’identité, qui nous permettent d’exister dans la société, sont directement issus de l’invention du système d’identification tel qu’Alphonse Bertillon l’a défini.

Autre élément que je trouve également fascinant, est l’idée que l’identité est cette chose éminemment individuelle, qui nous définit, qui est cet écart entre soi et l’autre mais, en même temps, on ne peut pas exister de manière proprement individuelle : l’identité a besoin de l’autre. Elle a besoin du regard de l’autre, qui, au fond, dans son regard est dépositaire d’une part de notre identité. Et donc, cette identité individuelle se joue beaucoup plus, non pas dans des positions fixes de séparation entre soi et l’autre, mais bien plutôt dans une dynamique appelée par la représentation et appelée par le regard. Donc entre soi et l’autre. L’autre étant entendu comme un autre individu, comme l’État, comme parfois soi-même dans la mise à distance de soi. […]


Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations 2 où vous le trouverez dans son intégralité.


Portrait par Marilia Destot

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